Architecture liquide et cyberespace : De William Gibson à la virtualité éversée. Partie II

Auteur: Marion Roussel_

Il n’y a pas si longtemps, le cyberespace était un lieu extérieur bien défini, que l’on visitait périodiquement, en le scrutant depuis le monde matériel familier. Maintenant le cyberespace s’est retourné comme un gant ; il a colonisé le monde matériel. Faisant de Google une unité structurelle centrale et évolutive non seulement de l’architecture de cyberspace, mais aussi du monde. »

William Gibson, “Google’s Earth”, New York Times, 31 août 2010. 

Architecture liquide et éversion du cyberespace

Qu’est-ce que le cyberespace ? Pourquoi y faire de l’architecture ? C’est à ces questions que nous avons tenté de répondre dans la première partie de cet article. Aujourd’hui, nous proposons de nous atteler à l’architecture phare du cyberespace : l’architecture liquide de Marcos Novak. En 1991, dans « Liquid Architectures in Cyberspace[1] », l’architecte décrit le cyberespace comme un espace libéré de toute contrainte physique, où nos repères spatiaux traditionnels n’ont plus cours, un espace où tout est constamment sujet à métamorphose : le cyberespace est pour lui un espace architectural par essence, lieu de toutes les expérimentations. Et pourtant, il semblerait bien que le terme soit suranné, que le cyberespace soit obsolète depuis déjà quelques années.

Comment Marcos Novak concevait-il l’habitation du cyberespace, l’architecture liquide ? Pourquoi cette dernière n’est-elle plus d’actualité ? Voici les questions que nous abordons.

L’habitation du cyberespace

Dans « Liquid Architectures in Cyberspace[2] », Marcos Novak pose les bases conceptuelles de son architecture visionnaire. Pour lui,

« le cyberespace est une visualisation entièrement spatialisée de toute l’information dans les systèmes mondiaux de traitement des données, le long des voies fournies par les réseaux de communication présent et futur, permettant la présence et l’interaction complète de multiples utilisateurs, permettant l’input et l’output[3] de tout le sensorium humain, permettant la simulation de réalités réelles et virtuelles, la collecte de données à distance et le contrôle par téléprésence, ainsi que l’intégration et l’intercommunication totale d’une gamme complète de produits et d’environnements intelligents dans l’espace réel.[4] »

Comment habiter le cyberespace, tout en y étant « hors-là », en n’y assurant qu’une présence vacillante ? Pour M. Novak, plus qu’une froide représentation de données informatiques spatialisées, le cyberespace, comme espace mental, est d’abord à investir par l’imagination : « le cyberespace est un habitat de l’imagination, un habitat pour l’imagination ; le cyberespace est l’endroit où le rêve conscient rencontre le rêve subconscient, un paysage de magie rationnelle, de raison mystique, le lieu et le triomphe de la poésie sur la pauvreté, du ‘il-peut-être-ainsi’ sur le ‘il-devrait-être ainsi’ ». Ainsi, le cyberespace ne peut être habité via la raison logique ou mathématique – laquelle délace le sens, isole et décompose, met à plat le monde, tente de le rendre transparent.

Plus encore, le cyberespace se vit à l’orée du rêve, à la limite du conscient et du subconscient. Le sens qui s’y déploie n’est pas une construction logique à l’image d’un discours mathématique. Reprenant l’affirmation selon laquelle  « l’homme habite en poète[5] », M. Novak écrit que « le cyberespace est une poésie habitée »[6] : le cyberespace serait ainsi comparable à l’élaboration d’un discours poétique, dépassant la prose ordinaire par l’innovation et les nouvelles constructions de sens (rythmes et images, assonances et consonances, ellipses, etc.). Le cyberespace serait alors contrôlable à volonté: si, pour M. Novak, la métaphore du cyberespace est bien celle d’ « être là » (« being there »), cet « être » comme ce « là » sont modifiables à dessein par l’utilisateur/auteur/habitant[7].

Un corps liquide…

Posant ainsi la métaphore d’ « être-là », c’est à la distinction cartésienne corps/esprit que Marcos Novak s’attaque, tentant vainement d’en dépasser le dualisme. Alors que l’esprit est communément admis comme propriété du corps, qui naît et meurt avec lui, le transarchitecte considère à l’inverse le corps comme propriété de l’esprit[8]. Certes, corps et esprit sont inséparables, mais il existerait selon lui une « physicalité » de l’esprit. L’ensemble de la réalité dite objective est perçue via nos sens, et serait donc une construction de l’esprit : une réalité toute entière subjective, une fiction incarnée dont nous serions les auteurs[9]. Dans le cyberespace, le corps serait mentalisé et restitué sous formes de bits. Il serait alors susceptible d’être modifié à volonté, de devenir liquide.

De la même manière, le cyberespace serait extrêmement physique : il n’y aurait pas de décorporalisation dans le virtuel, mais simplement des états d’incarnation alternatifs plus ou moins solides : il s’agirait de se défaire de sa peau, temporairement du moins, afin de s’ouvrir à d’autres possibles, d’abandonner une certaine permanence du corps pour permettre sa liquéfaction, ses métamorphoses fluides et continues. C’est ce que Novak désigne par le concept de « dés/incarnation » (dis/embodiment)[10]. Cependant, il manquerait au corps virtuel une sensibilité propre lui permettant de ressentir pleinement la « physicalité » de son environnement cyberspatial, d’y mettre en place un sensorium particulier.

S’il y a effectivement un corps habitant du cyberespace, cela justifie-t-il pour autant la mise en place d’une architecture dans l’espace de l’information ? Pour M. Novak, la question de ne se pose même pas puisque […] le cyberespace est architecture ; le cyberespace a une architecture ; le cyberespace contient de l’architecture.[11]  Selon lui, le cyberespace ne pourrait exister sans elle. Produite via les opérations de la pensée poétique, et à l’image du corps précédemment décrit, celle-ci est liquide, c’est à dire animée et métamorphique, dépassant les dichotomies et les frontières des catégories communément admises[12], et prend place dans un milieu tout aussi fluide.

… Pour une architecture liquide

Qu’est-ce que l’architecture liquide ?

« L’architecture liquide est plus que l’architecture cinétique, l’architecture robotique, et l’architecture faite de parties fixes et de liens variables. L’architecture liquide est une architecture qui respire, qui pulse, qui bondit d’une forme à une autre. L’architecture liquide est une architecture dont la forme est contingente aux intérêts de celui qui l’habite ; c’est une architecture qui s’ouvre pour m’accueillir et se ferme pour me défendre ; c’est une architecture sans porte ni couloirs, où la prochaine pièce est toujours là où j’en ai besoin. L’architecture liquide produit des villes liquides, des villes qui changent de valeur, où les visiteurs de différents horizons voient différents repères, où les voisinages varient avec la mise en commun des idées, et évoluent avec leur maturation où leur dissolution.[13] »

L’architecture liquide n’a que faire de la géométrie euclidienne, des logiques perspectivistes ou des lois de la gravité. L’architecture liquide est une architecture du rhizome, des relations, des associations et des connexions dynamiques. L’apparence de l’objet architectural à un moment T a peu d’importance, c’est la série développée qu’il convient de considérer : l’architecte n’est pas appelé à dessiner un “bâtiment” en particulier mais à concevoir le principe selon lequel l’objet architectural va être généré et modifié dans le temps et dans l’espace. C’est une architecture de la continuité et du mouvement, du rythme et du motif, du sensible et de l’expérience, pas une architecture de solides, de volume et de masse.

AlienSpace, Marcos Novak, 1996.

Ceci amène M. Novak à considérer l’architecture du cyberespace comme une musique spatialisée : l’architecture liquide « est une symphonie dans l’espace, mais une symphonie qui ne se répète jamais et qui continue de se développer. Si l’architecture est une extension de nos corps, un abri et un acteur du fragile soi, une architecture liquide est ce « soi » en train devenir son propre abri, lui-même en transformation[14] ». Ainsi, l’architecture liquide brouille les frontières disciplinaires pour donner naissance, dès 1996 semble-t-il, à la notion de « transarchitecture »[15]. Dès lors, c’est sur une architecture à l’articulation des espaces physiques et virtuels que M. Novak concentre sa réflexion[16]. Si cela ne signe pas la disparition de l’architecture liquide, cela semble bien annoncer la désuétude du cyberespace.

Le cyberespace aujourd’hui : le dépassement de la dichotomie actuel / virtuel

En 1991, M. Novak annonçait que « L’architecture du cyberespace dématérialisée, dansante, difficile, fluctuante, éthérée, capricieuse, transmissible à toutes les parties du monde simultanément mais tangible seulement indirectement, pourrait aussi devenir l’architecture la plus durable jamais conçue[17] ». Pourtant, le déplacement de l’attention de la notion d’architecture liquide à celle de transarchitecture est symptomatique sinon annonciatrice de la désuétude du cyberespace : une quinzaine d’années après son invention le concept semblait déjà inadapté à la situation qu’il visait à décrire. En effet, le cyberespace se serait répandu dans notre monde actuel, hybridant notre espace actuel.

C’est ce que clame, dès 1999, notre transarchitecte dans son texte « Eversion, Brushing against Avatars, Aliens and Angels[18] ». Ce qu’il appelle « éversion » s’impose comme le contraire de l’immersion : la virtualité se serait échappée des technologies dans laquelle elle est contenue, elle se serait retournée, où plutôt renversée dans notre espace quotidien, dans nos villes et nos architectures[19] . Dès lors, il n’y aurait plus de dichotomie actuel/virtuel, d’espace purement actuel ou de cyberespace mais une « réalité augmentée » et hybride où les technologies du virtuel sont omniprésentes. C’est en tout cas bien ce que défend l’inventeur du concept du cyberespace William Gibson :

 « Une  des  choses  que  nos  petits-enfants  trouveront  le  plus  bizarre  à  notre  sujet,  c’est  que nous faisons la différence entre le numérique réel, entre le virtuel et le réel. Dans le futur, cela serait littéralement impossible. La distinction entre le cyberespace et ce qui n’est pas le cyberespace va devenir inimaginable. Quand j’ai écrit Neuromancien en 1984, le cyberespace existait déjà pour quelques personnes, mais elles n’y passaient pas tout leur temps. Donc le cyberespace  était  là  et  nous  étions  à  côté.  Maintenant,  le  cyberespace,  c’est  ici  pour  bon nombre d’entre nous, et à côté, il y a des espaces où on est moins connecté. À côté, c’est là où  on  n’a  pas  le  Wifi.[20] »

Si l’obsolescence du cyberespace signe celle de l’architecture liquide, elle aura marqué de son influence nombre d’architectes (Lars Spuybroeck de NOX, Kas Oosterhuis d’ONL etc.). Plus encore, l’architecture liquide ouvre la voie à la transarchitecture, à l’expérimentation d’un espace architectural hybridé, à cheval entre les mondes. L’histoire n’est donc pas finie, c’est le moins que l’on puisse dire. Le cyberespace est mort, vive la réalité augmentée !

 

Pour citer cet article

Marion Roussel, « Architecture liquide et cyberespace : De William Gibson à la virtualité éversée. Partie II », DNArchi, 30/05/2012, <http://dnarchi.fr/culture/architecture-liquide-et-cyberespace-de-william-gibson-a-la-virtualite-eversee-partie-ii/>

 


[1] Marcos Novak, “Liquid architectures in cyberspace”, in Michael Benedikt (ed.), Cyberspace: first steps, MIT Press, Juillet 1992.

[2] Ibid. P 226.

[3] Apport et production d’informations

[4] Novak. Op. Cit. P 225.

[5] Martin Heidegger, « L’homme habite en poète », Essais et conférences, Gallimard, 1958, p.243. Le titre de la conférence est en fait un vers de F. Hölderlin, tiré du poème « En ce bleu adorable… » : « Plein de mérite, mais poétiquement habite l’homme sur cette terre ».

[6]  Novak. Op.Cit. P229.

[7] Ibid. P234.

[8] Mettant ainsi à part corps et esprit, M. Novak semble échouer à dépasser le dualisme cartésien. Plus encore, il semble évacuer d’emblée l’ambigüe question de l’être ou de l’avoir du corps : le corps est-il un « avoir » que l’on possède ou est-il indissociable de l’« être », creuset de l’identité ?

[9] Novak. Op.Cit. P275.

[10] Marcos Novak, “Architects or Worldbuilder?: Interview with Marcos Novak,” interview par Knut Mork, The Write Stuff Interviews (1995) [en ligne], ALTX Online Network, URL: http://www.altx.com/int2/marcos.novak.html.

[11] Novak, “Liquid architectures in cyberspace”. Op.Cit. P 226.

[12] Ibid. P250.

[13] Ibid. P250-251.

[14] Ibid. P251.

[15] Laquelle fera l’objet de trois expositions : Transarchitecture 01, Imagina 1997, Monaco (conçu et coordonné par Odille Fillion, Michel Vienne, Ammar Eloueini), Transarchitecture 02 + Transarchitecture 03, Imagina 1998, Monaco, Berlin, Rotterdam etc. (conçu et coordonné par Odille Fillion et Michel Vienne).

[16] Marion Roussel « A la couture des mondes… Transarchitecture et hypersurfaces : une introduction », DNArchi (07/03/2012) <http://dnarchi.fr/culture/a-la-couture-des-mondes-transarchitecture-et-hypersurfaces-une-introduction>

[17] Novak, “Liquid architectures in cyberspace”. Op.Cit. P253.

[18] Marcos Novak, « Eversion, Brushing against Avatars, Aliens and Angels », AD, Hypersurface Architecture II, vol. 69 n° 9/10, 1999.

[19] « L’éversion, comme son nom l’indique, est le retournement de la virtualité de telle sorte qu’elle n’est désormais plus contenue dans les technologies qui la supporte mais est renversée dans notre milieu et projetée sur nos architectures et sur nos villes.» Marcos Novak, “Transarchitectures and hypersurfaces, operations of transmodernity”, AD, Hypersurface architecture, vol 68 n° 5/6, mai – juin 1998. P 86.

L’éversion constitue le cinquième degré de virtualité défini par Marcos Novak, chaque degré contenant les précédents, et le quatrième étant l’immersion dans les mondes virtuels ou le cyberespace.

[20] William Gibson. Entretien accordé au magazine Rolling Stone, novembre 2007 (Rolling Stone, 11/15/2007, n° 1039, p162-162, entretien avec Leonard Andrew).

 

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