Actuel/virtuel : Introduction a une problématique architecturale

Auteur : Marion Roussel_

[La publication de l’article de Marion sur la virtualité éversée (parties 1 et 2) a ouvert une série de discussions telles qu’une petite équipe, adepte de DNApéro, a décidé de s’attarder sur la question de l’actuel et du virtuel (oppositions ? porosités ? hybridations ?). Pour situer le débat, il fallait définir ces notions, ce que propose Marion ici. Cet article a été pensé et se présente comme un texte de travail. Nous espérons qu’il sera le commencement d’une série d’articles, en dialogue, autour des notions d’actuel et de virtuel. Aurélie de Boissieu, Sébastien Bourbonnais, Marion Roussel]

Il faut voir que la juxtaposition des mondes réels et virtuels produit un nouvel espace-temps. Cela permet d’explorer une dimension inédite de « l’être au monde » des individus et des objets. La conception architecturale et la planification urbaine ne sauraient sinon ignorer, tout au moins rester à l’écart de ces tendances, qui soulèvent des interrogations sur les sens et vocations de l’architecture dans le contexte de l’avènement de l’hypermétropolis. »

Serge Wachter, « Promesses et impasses de l’architecture numérique », Flux n° 78, Octobre – Décembre 2009, pp. 24-37.

Ces 25 dernières années, les avancées technologiques liées à la question du numérique ont remis au gout du jour une question bien particulière : celle du virtuel, terme dès lors employé abusivement comme synonyme de numérique ou encore d’Internet. Pourtant la problématique du virtuel n’est pas purement informatique ou numérique. Elle est même déjà présente dans la pensée d’Aristote (question du rôle du Temps et de la Nature), comme dans celle de Platon (Allégorie de la caverne). L’expression « réalité virtuelle » – désignant la simulation informatique d’un environnement (réel ou imaginaire) et y permettant l’immersion – a connu un large succès tout en véhiculant l’idée d’une réalité qui ne serait pas « vraie », une réalité irréelle, puisque n’existant pas physiquement. Ainsi la pensée commune veut que les termes « réel » et « virtuel » forment un oxymore. En est-il vraiment ainsi ?

« Not at all intersting » de Kean Kelly sous Licence BY-NC-SA-2.0

Actuel/Virtuel, Réel/Possible

La plupart du temps, nous opposons la catégorie du virtuel à celle du réel : le virtuel serait ce qui est de l’ordre du fantasme, de l’illusion, de ce qui est inexistant puisque dépourvu de matérialité. Et pourtant, comme nous allons le voir, le virtuel existe bien réellement. Ainsi, comme l’écrit Pierre Lévy dans Qu’est-ce que le virtuel[1], « Le  mot  virtuel  vient  du  latin  médiéval  virtualis,  lui-même issu de virtus, force, puissance.  Dans  la philosophie scolastique, est virtuel ce qui existe en puissance et non en acte. Le virtuel  tend à  s’actualiser,  sans  être  passé  cependant  à  la concrétisation  effective ou  formelle.  L’arbre est  virtuellement présent dans la graine. En toute rigueur philosophique, le virtuel ne s’oppose pas au réel mais à l’actuel : virtualité et actualité sont seulement deux manières d’être différentes ».

Ainsi ce n’est pas au réel que s’oppose le virtuel mais à l’actuel, ces deux derniers n’étant que des états d’être, des catégories ontologiques. Le contraire du réel, c’est le possible. Qu’est-ce que le possible ? Il s’agit d’un « réel fantomatique, latent. Le possible est exactement comme le réel, il ne lui manque que l’existence » [2]. Dès lors, possible et virtuel semblent très proches. Qu’est-ce qui distingue le possible du virtuel ? Le possible est déjà tout constitué, pré-déterminé, prévisible, limité, entité « fermée » si l’on peut dire. Sa réalisation n’engage aucun changement ni dans sa détermination (ses caractères), ni dans sa nature. Au contraire, le virtuel est en puissance, potentiel, ouvert aux devenirs. Le virtuel tend à son actualisation comme à la résolution d’un problème, la production d’une solution non contenue dans l’énoncé premier.

« Le problème de la graine, par exemple, est de faire pousser un arbre. La graine « est » ce problème, même si elle n’est pas seulement cela. Cela ne signifie pas qu’elle «connaisse» exactement la forme de l’arbre qui, finalement, épanouira son feuillage au-dessus d’elle. A partir des contraintes qui sont les siennes, elle devra l’inventer, le coproduire avec les circonstances qu’elle rencontrera[3] ». Plus encore, dans le germe du gland se trouve la potentialité de toute une forêt.

« Acorn, will it become a tree » par PFarrell95 sous Licence BY-NC-SA-2.0

Actualisation/Virtualisation

Pour G. Deleuze, « Le virtuel ne s’oppose pas au réel, mais seulement à l’actuel. Le virtuel possède une pleine réalité, en tant que virtuel… Le virtuel  doit  même  être défini  comme  une stricte partie  de l’objet  réel  (…). » (G. Deleuze, Différence et répétition, Ed. P.U.F., 1968, p. 269.) Actuel et virtuel sont deux phases du réel qui ont une valeur égale et existent solidairement, mais jamais simultanément. Cela ne signifie pas que le virtuel soit destiné à se résoudre par l’actualisation, l’actuel supprimant dès lors le virtuel, mais que virtuel et actuel sont échangeables : ils sont des « phases adverses et réversibles[4] », envers et endroit du réel. Ainsi, réalisation et actualisation ne sont pas équivalentes : la réalisation désigne « l’occurrence d’un possible prédéfini », tandis que l’actualisation est « l’invention d’une solution exigée par un complexe problématique[5] ».

La virtualisation, mouvement inverse de l’actualisation, est la dynamique du passage de l’actuel au virtuel : « La virtualisation n’est pas une déréalisation (la transformation d’une réalité en un ensemble de possibles), mais une mutation d’identité, un déplacement du centre de gravité ontologique de l’objet considéré : au lieu de se définir principalement par son actualité (une «solution»), l’entité trouve désormais sa consistance essentielle dans un champ problématique[6] ». Pour expliquer cela, P. Lévy prend l’exemple de la virtualisation d’une entreprise : la présence des employés dans des locaux géographiquement situés et à des horaires fixes est remplacé par la participation à un réseau de communication (télétravail). Ainsi, la question des coordonnées spatio-temporelles de l’entreprise ne trouve plus de réponse stable : on passe d’une solution donnée (la présence physique des employés sur un lieu précis) à la remise en question d’un problème (où se trouve l’entreprise ?).

A travers cet exemple, on voit que la virtualisation n’est pas déréalisante. En ce sens, et par la fluidification des contraintes qu’elle engage, « la  virtualisation  est  un  des  principaux vecteurs de la création de réalité[7] ». La question du télétravail nous amène également à une caractéristique majeure du virtuel : le détachement de l’ici et du maintenant. Bien sûr, les technologies informatiques et le développement des réseaux ne sont pas les uniques vecteurs de virtualisation : la mémoire, l’imagination ou la religion nous détache déjà de ce, de cet ici. L’espace-temps du virtuel est déterritorialisé, inassignable, éthérée, il ne se produit qu’entre les choses clairement situées. Mais à l’aide des technologies informatiques, « la synchronisation remplace l’unité de lieu, l’interconnexion se substitue à l’unité de temps[8] », et c’est une culture nomade que l’on voit émerger.

Et après ? Actualisation du modèle, virtualisation de l’architecture,…

Comment cette richesse entre actuel/virtuel, possible/réel, virtualisation/réalisation/actualisation peut-elle nous permettre d’interroger l’architecture aujourd’hui ?

/// Comment penser les incidences de la virtualisation du monde sur l’architecture ? Le détachement de l’espace-temps ordinaire est un point important à interroger. N’est-ce pas la problématique qui a amené à penser la disparition de l’architecture[9] ? Est-il possible de concevoir une architecture n’appartenant ni à l’ici ni au maintenant, une décontextualisation radicale ?

/// Les logiciels de conception paramétrique ou algorithmique permettent de nouvelles manières de concevoir. Le projet est un modèle informatique qui s’actualise parfois sous la forme d’une architecture construite. Quelles virtualités penser pour un modèle informatique d’architecture ? Quels rapports interroger entre virtuel et projectuel ? Comment penser l’actualisation d’une architecture virtuelle ? Quels rapports se tissent entre l’architecture virtuelle et l’architecture construite ?

/// Comment aborder le nomadisme des concepts en architecture et plus particulièrement celui de pli développé par Gilles Deuleuze ? Quid de sa réussite critique ? de son appropriation/déformation par les architectes?

Pour aller plus loin :

Baudrillard, Jean. Thom, René. Virilio, Paul, et al. « Machines virtuelles », Traverses #44-45. Paris : Centre Pompidou, Centre de création industrielle, 1987.

Beckman, John (éd.). The virtual dimensions : architecture, representation and crash culture. New York: Princeton architectural Press, 1998.

Benedikt, Michael. Cyberspace. First Steps. Cambridge : MIT Press, 1991.

Buci-Glucksmann, Christine. La folie du voir : une esthétique du virtuel. Paris : Galilée, 2002.

Brangé, Pierre, et al. « Réel/Virtuel ». in Cahiers de la recherche architecturale et urbaine #7. Paris, janvier 2001.

Chiappone-Piriou, Emmanuelle. Le virtuel dans l’architecture contemporaine. Histoire d’un concept. Master 2, Paris, 2010.

Deleuze, Gilles. Le Pli : Leibniz et le Baroque. Paris : Minuit, 1988.

Deleuze, Gilles. Parnet, Claire. « L’actuel et le virtuel », in Dialogues. Paris : Flammarion, 1996.

Friedberg, Anne. The virtual window : from Alberti to Microsoft. Cambridge, Mass. : MIT Press, 2006.

Grosz, Elizabeth A.  Architecture from the outside : essays on virtual and real space. Cambridge (Mass.) : MIT Press, 2001.

Lévy, Pierre. L’intelligence collective: pour une anthropologie du cyberspace. Paris : la Découverte, 1994.

Lévy, Pierre. Qu’est-ce que le virtuel ? Paris : la Découverte : [Syros], 1998.

Lévy, Pierre. Sur les chemins du virtuel. http://hypermedia.univ-paris8.fr/pierre/virtuel/virt0.htm, Pages consultées le 29 mai 2012.

Picon, Antoine. Culture numérique et architecture. Une introduction. Basel : Birkhaüser, 2010.

Teyssot, Georges (avec Olivier Jacques). « Faire parler les algorithmes. Les nuages virtuels du Metropol Parasol (Séville) », in Le visiteur, revue critique d’architecture, #14. Paris, SFA, 2009, pp.101-121.

Pour citer cet article

Marion Roussel, « Actuel/virtuel : Introduction a une problématique architecturale », DNArchi, 15/06/2012, <http://dnarchi.fr/culture/actuelvirtuel-introduction-une-problematique-architecturale/>

 


[1] Pierre Lévy, Qu’est-ce que le virtuel ?,  La Découverte/Poche,  n° 49. Paris, 1998.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Anne Sauvagnargues, « Actuel/virtuel », in Robert Sasso et Arnaud Villani (sous la direction de), Le Vocabulaire de Gilles Deleuze, Les Cahiers de Noesis n°3, Librairie Philosophique J.  Vrin, printemps 2003.

Selon Anne Sauvagnargues, actuel et virtuel forme les catégories majeures de l’ontologie deleuzienne. La question du virtuel est d’ailleurs au centre de cet ouvrage fameux parmi les architectes, Le Pli, Leibniz et le baroque (1988).
Anne Sauvagnargues, philosophe française, Maître de conférences en philosophie de l’art à l’École normale supérieure de Lyon, co-directrice de la collection « Lignes d’art » aux Presses universitaires de France. Spécialiste de l’œuvre de Gilles Deleuze, ses recherches portent également sur le cinéma et l’art en général. (Source : wikipedia)

[5] Lévy. Op. Cit. P15.

[6] Ibid. P16.

[7] Ibid. P17.

[8] Ibid. P19.

[9] Cf Jean Baudrillard, Vérité ou radicalité de l’architecture, 1999.

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