Une équation pour les utilisateurs du Parc de la Villette de l’OMA III/III

Auteur : Louis Vitalis_

3/3 — Vers la conception des outils de conception

[Nous avons étudié précédemment le rôle d’une équation utilisé par l’agence OMA dans le projet du parc de La Villette. Cela nous a permis d’une part de situer le calcul par rapport à la conception (1/3 un calcul dans la conception), puis de voir au sein même du calcul, ce qui différait de la conception (2/3 la conception dans le calcul).]

 

Un dernier aspect des rapports entre conception et calcul mérite d’être traité ici : celui de la conception des outils de calcul, c’est-à-dire d’une conception visant indirectement l’architecture au travers d’instruments.

En effet, le fait de choisir ou de construire telle ou telle équation pour produire une forme architecturale appartient en propre à la conception architecturale. Cela revient en terme architecturologique, non pas à une « dimension » qui est ce que l’on cherche à concevoir de l’espace architectural, mais à ce qu’il faut appeler une « métadimension », puisque c’est une dimension de l’espace de conception permettant de produire une « dimension » architecturale. Déterminer une « métadimension » c’est concevoir une entité permettant de concevoir une entité architecturale. Le concept est, semble-t-il, peu développé dans la littérature architecturologique,[1] mais on peut en proposer quelques principes. Une « métadimension » est à la fois produit et production, à ce titre elle renvoie à deux champs de pertinences. Elle est pertinente au vu de son activité de production d’entités architecturales, mais aussi au vu de l’activité de conception. Ses deux champs de pertinences ne se recouvrent pas nécessairement. Ainsi le choix d’un certain usage rapide d’un pinceau épais comme « métadimension » de la conception d’une modénature de façade pourrait être pertinent pour l’architecture en tant que produisant des tâches aléatoires s’intégrant visuellement dans un paysage naturel (« référence »). Mais il sera également pertinent pour la conception en tant qu’il fera gagner du temps en produisant en quelques coups l’ensemble d’une façade[2].

Dans le cas de Koolhaas, l’équation pourrait être interprétée comme une « métadimension » pertinente pour l’espace architectural (pA) d’un point de vue fonctionnel et pertinente pour la conception (pC) à la fois pour sa capacité à embrayer une intention métaphorique (l’accessibilité pour les utilisateurs) en un résultat métonymique (une distance entre des programmes), mais aussi (pC’) pour l’espace de conception par sa portée communicationnelle (la neutralité des mathématiques au service d’une objectivité). Dès lors, les difficultés que pose l’équation 2 ne sont-elles pas justement le produit d’un conflit entre ces registres de pertinences ? : L’objectivité qui préside au choix de l’utilisation des mathématiques est valable dans tous les cas syntaxiquement, mais une fois que l’on sémantise l’équation 2, le fait d’objectiver les utilisateurs en suivant une pertinence fonctionnelle par deux variables peut être perçu comme entrant en conflit avec la pertinence de neutralité.

Dès lors nous sommes amenés à considérer des pertinences instrumentales, et bien que l’on ait dans la partie précédente refusé d’attribuer une pertinence à la syntaxe de l’équation pour l’espace architectural, il faudrait en concéder une pour l’espace de conception. Celle-ci devrait donc être indépendante de l’usage qu’on en fait. L’équation 1 par exemple à la propriété de prendre en compte des surfaces et une quantité, et elle a la capacité de convertir des entités à n dimensions spatiales en entités à n-1 dimensions spatiales. Elle le fera toujours, quelle que soit la manière dont elle est utilisée. La conception d’outils numériques pour la conception architecturale devrait tenir compte de ces propriétés, car elles ont des « effets structurants » sur l’activité de conception qui devient une « activité requise » en ce sens qu’elles sont des contraintes qui s’imposent à l’action[3]. Mais suivant Rabardel il faudrait alors aussi, ne pas faire l’impasse sur le caractère d’« ouverture du champ des possibles » que permet l’outil mathématique en ce sens qu’il permet de nouveaux types et formes d’actions, ce dont témoigne sans doute l’empressement de Koolhaas à communiquer sur son emploi des mathématiques.

C’est en sens que Simondon proposait de ne pas penser les objets techniques par le prisme de leurs usages, mais plutôt par leurs schèmes techniques. Pour lui « il y a plus d’analogie réelle entre un moteur à ressort et un arc ou une arbalète »[4], plutôt qu’entre ce moteur et un moteur à vapeur, malgré ce que leur usage suggérerait. De même, les équations 1 et 2 n’ont rien en commun bien qu’elles peuvent être utilisées pour les mêmes fins pratiques. L’équation 1, serait plus proche d’une sorte de passoire si l’on voulait pousser le rapprochement métaphoriquement : elle est capable de retrancher une dimension (au sens spatial) à un objet tout en le subdivisant par une quantité (un volume d’eau s’écoule par jets linéaires en nombres déterminés par les trous de la passoire).

Certes, l’architecte utilise des outils dont les schèmes propres n’ont pas toujours été conçus par eux-mêmes et auxquels ils prêtent sans doute bien moins d’attention que nous le faisons ici. Il se peut que les concepteurs de l’OMA n’aient pas même considéré la possibilité d’une autre équation pour calculer « f ». Mais les outils numériques véhiculeraient alors leurs propres pertinences instrumentales, en encapsulant une capacité générative. Cette « encapsulation »[5] n’affecte pas directement l’architecture conçue, elle véhicule une structure pertinente seulement pour l’espace de conception dont les conséquences sur l’architecture sont indirectes et interfèrent donc avec d’autres phénomènes. Mais l’encapsulation ne se n’élimine pas la conception, même si l’utilisateur semble perdre la main, c’est en fait la conception d’un autre concepteur qui perdure à travers l’usage de son outil.

Il nous semble que ce cas d’usage numérique dans son caractère limité, plutôt que simple, car on voit bien la complexité qu’il soulève, a la vertu méthodologique de rendre intelligible certaines caractéristiques que condense l’insertion d’un outil de calcul au sein d’un processus de conception. Nous posons que l’étude de cet outil numérique simple et non-informatisé permet de tirer des conclusions restant mutatis mutandis valables pour des algorithmes plus complexes intégrés dans des dispositifs technologiques eux-mêmes plus sophistiqués[6].

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[1] À notre connaissance on en trouve une mention dans Philippe Boudon, « De quelques fondamentaux en architecturologie », conférence à l’ENSA de Nancy, 2014, cycle de conférences « Fondamentaux ».

[2] Il y aurait un gain de précision à distinguer des pertinences (de l’espace architectural) et des métapertinences (de l’espace de conception), et de définir l’articulation de ces deux registres dans l’opération d’un métadécoupage… nous minimisons cependant les néologismes pour faciliter la lecture.

[3] P. Rabardel, Les hommes & les technologies. Approche cognitive des instruments contemporains, op. cit., p. 169–181.

[4] Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 2012, p. 21.

[5] Ce qu’Églantine Bigot-Doll décrit comme la « confection d’un objet de très petites dimensions » traduisant une émotion, une action ou une image. De notre point de vue il s’agirait d’un rapetissement de pertinences qui nait de l’inattention portée ensuite à l’outil de traduction. Il serait, selon nous, éclairant de préciser si c’est une représentation mentale qui est encapsulée, ou le processus même de sa matérialisation. À partir de là, on pourrait se demander comment cette encapsulation intervient dans la suite du processus de conception : comme référence ou comme processus à instancier sur différents objets ? Le contexte pédagogique laisse sans doute une certaine variabilité à ses usages de l’encapsulation (Les étudiants, les analogies et le numérique : le DéM SPA_Can , ENSA de Lyon, http://dnarchi.fr/culture/les-etudiants-les-analogies-et-le-numerique-le-dem-spa_can-ensa-de-lyon/, consulté le 27 mai 2017).

[6] Une telle transposition supposerait bien entendu de rester attentif aux déformations que pourrait avoir l’accroissement de complexité des calculs sur la conception (dans cette perspective il conviendra de s’interroger sur ce que perçoivent les concepteurs de cette complexité calculatoire indépendamment de sa réalité). Or il nous semble que cette complexité peut justement être rendue constructible par la compréhension de « cas limites », plutôt que de rester obscure, car submergeant le chercheur de variables entremêlées. Situation désagréable dont résulte cette tentation à observer un « changement de paradigme », alors qu’il s’agirait plutôt d’un changement d’observation dont il faut se donner les moyens.

 

Bibliographie :

  • Églantine Bigot-Doll, Bricologie et Matérialité., http://dnarchi.fr/culture/bricologie-et-materialite, consulté le 27 mai 2017.
  • Églantine Bigot-Doll, Les étudiants, les analogies et le numérique : le DéM SPA_Can , ENSA de Lyon, http://dnarchi.fr/culture/les-etudiants-les-analogies-et-le-numerique-le-dem-spa_can-ensa-de-lyon, consulté le 27 mai 2017.
  • Aurélie de Boissieu, « Modélisation paramétrique en conception architecturale : Caractérisation des opérations cognitives de conception pour une pédagogie »ENSA – La Villette / Université Paris Est, thèse sous la direction de François GUENA et Caroline LECOURTOIS, Paris, 2013.
  • Philippe Boudon, « De quelques fondamentaux en architecturologie », conférence à l’ENSA de Nancy, 2014, cycle de conférences « Fondamentaux ».
  • Philippe Boudon, Introduction à l’architecturologie, Paris, Dunod, 1992.
  • Philippe Boudon, Richelieu, ville nouvelle. Essai d’architecturologie, Paris, Dunod, 1978.
  • Philippe Boudon, Philippe Deshayes, Frédéric Pousin et Françoise Schatz, Enseigner la conception architecturale. Cours d’architecturologie, Paris, Éditions de la Villette, 2000.
  • Sébastien Bourbonnais, « Sensibilités technologiques : expérimentations et explorations en architecture numérique 1987-2010 »Université de Laval Québec & ENSA-Paris-Malaquais.
  • Rem Koolhaas, « Parc de la Villette. Paris, 1982-1983 », in Jacques Lucan(dir.), OMA – Rem Koolhaas. Pour une culture de la congestion, Milan Paris, Electa Moniteur, 1990, p. 56‑
  • Jean-Louis Le Moigne, « La complexité de la correspondance du modèle au réel : “L’échelle, cette correction capitale” », in Philippe Boudon(dir.), De l’architecture à l’épistémologie. La question de l’échelle, Paris, PUF, 1991, p. 227‑
  • Pierre Rabardel, Les hommes & les technologies. Approche cognitive des instruments contemporains, Paris, Armand Colin, 1995.
  • Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 2012.
  • Elia Zenghelis, The 1970s and the Beginning of OMA, http://www.theberlage.nl/galleries/videos/watch/2009_11_24_the_1970s_and_the_beginning_of_oma, consulté le 11 février 2017.
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