Est-ce que la terre tourne dans l’espace architectural ? II/II

Nouveaux concepts pour la conception

[Dans son livre présenté précédemment, Philippe Boudon propose de nouveaux concepts qui enrichissent les outils architecturologiques de description de la conception architecturale. L’un d’eux, celui de métadimension, requiert une discussion plus serrée.]

Apports architecturologiques

Il est intéressant de noter que la proposition générale « toute architecture est figurée » qui s’annonce comme le thème du livre qui vient s’ajouter à celle antérieure de « toute architecture est mesurée » (p.51). Cette proposition pourrait alors prétendre au statut de postulat [1] d’une architecturologie faisant la part belle à la sémiotique. Il convient toutefois d’entendre « figuré » en un sens particulier, non pas en un sens graphique qui rendrait la proposition équivalente à « toute architecture est dessinée », mais plutôt au sens cognitif de représentations syntaxico-sémantiques qui travaillent la réflexion architecturale (que ces représentations soient graphiques ou mentales n’étant pas la question).

La focalisation sur la figuration pousse l’auteur à inventer des opérations qui lui sont propres : l’opération alias, désigne ainsi l’inverse d’une superposition ou de ce que l’architecturologie appellerait une surdétermination. Elle s’illustre particulièrement dans une situation graphique ou une partie de figure peut se dédoubler, c’est-à-dire que des éléments congrus dans l’espace géométrique peuvent être déplacés de telle manière à devenir distincts. L’exemple en est le mur porteur traditionnel qui joue le rôle de structure et de séparatif dans le même plan. L’opération alias de l’architecture moderne distingue cette congruence en séparant cloisons et poteaux. L’opération alias se distinguerait alors de l’opération de découpage, comme le dédoublement d’une entité déjà découpé de l’entitation [2] elle-même. Il n’est pas dit toutefois comment cette opération s’intègre ou non dans les trois opérations constitutives de l’échelle.

Il faudra noter aussi le concept d’anexactitude qui désigne le fait que la précision d’une mesure n’est pas absolue, mais relative à une échelle ou un champ de valorisation. Une même mesure étant plongée dans plusieurs champs de valorisation prend différentes valeurs. 1 mètre d’ouverture en façade n’a pas la même valeur du côté de la chambre qu’il éclaire que du côté de la rue et des façades avec lesquelles il s’aligne. Ainsi, si dans la rue le mètre n’est pas à 20 cm près, il pourra s’autoriser à osciller entre 0.8 et 1.2 m., dans la chambre une plus grande précision est de mise, au vu par exemple de l’ameublement possible, le mètre sera plutôt à une décimale près : 1.0 m.

Critique du concept de « métadimension »

Philippe Boudon introduit aussi le concept de « métadimension », (cf. p.62-64, p.74 et note 126). L’objectif est d’abord de résoudre l’ambiguïté du terme de « dimension ». Il est vrai que le terme de dimension est utilisé en des sens très différents. Les architectes pourront parler tantôt de la dimension sociale d’un projet, tantôt de la bonne ou de la mauvaise dimension d’un espace, tantôt d’une dimension à augmenter ou à réduire [3]. Dans la nouvelle terminologie proposée, la métadimension est une variable indépendante de l’espace de conception et la dimension une variable indépendante de l’espace architectural.

D’après nous — mais cela n’est pas dit dans l’ouvrage —, métadimension est un nouveau nom donné à l’ancien concept de « dimension ». L’interrogation est donc de savoir pourquoi se doter d’un nouveau nom ? s’il y a finalement deux choses différentes que serait la dimension et la métadimension ? ce que devient la définition de « dimension » une fois que l’on ajoute le concept de « métadimension » ? En somme, ce sont des questions d’ordre formelles adressées à un système conceptuel.

Il semble qu’en renommant le concept de dimension pour le clarifier on confonde le terme et sa définition [4]. Pour clarifier un concept n’est-il pas opportun de changer sa définition, plutôt que de changer de terme ? La manière de répondre à cette question dépend de la place que l’on fait à la notion d’intuition. Et c’est peut-être sur la question de l’intuition que se situe le fond de notre désaccord avec l’auteur. Car Philippe Boudon semble à travers tout son livre ne jamais rejeter complètement l’intuition, malgré l’importance qu’il accorde à l’écriture symbolique. L’intuition se loge ici dans l’attachement au nom malgré sa définition. Le mot « fait voir » la chose par intuition, tandis que l’écriture symbolique est aveugle en ce qu’elle ne va pas plus loin que la définition.

De plus, il est curieux d’attacher le concept de dimension à une description de l’espace architectural lui-même. Est-ce que les concepts de l’architecturologie par définition ne portent pas sur l’espace de conception ? Son langage n’est-il pas destiné à une modélisation de l’espace de conception ? Si l’architecturologie s’occupe tout à coup de l’espace architectural, quelle différence persiste entre architecture et architecturologie ? L’architecturologie s’aventurerait-elle alors sur terrain du langage des architectes, cherchant à le redéfinir et le rendre rigoureux (ce qui, pour des raisons de distance épistémologique, semble compromis) ?

Enfin, on reviendra à la définition de l’espace de conception comme permettant de modéliser un processus de production, dont le produit est in fine l’espace architectural. Dans cas, ce que Philippe Boudon appelle « métadimension » possède, à tout moment de la conception, une correspondance dans l’espace architectural (elle n’a pas besoin d’être construite pour cela, elle existe au titre seulement de pensée, de visée intentionnelle), cette correspondance n’est autre que la dimension. La différence dans ce cas n’est pas une différence d’objet, mais une différence portant sur les règles qui régissent la transformation de ces objets. Ces règles dépendent des espaces (architectural/de conception) dans lesquels ses objets sont plongés, et ces espaces sont définis par des opérations spécifiques qui produisent des grammaires différentes. Un même objet peut ainsi être pris dans des grammaires différentes sans pour autant être lui-même différent. Qu’est-ce qui justifie alors de distinguer la métadimension de la dimension ? À notre avis, la preuve que cette distinction ne contrevient pas au principe du rasoir d’Ockham n’est pas faite. Mais une telle question n’est jamais simple, car elle a plusieurs voies de résolution [5].

Une autre manière de poser cette question serait de se demander s’il convient de parler de « cube architecturologique » comme le fait Philippe Boudon (p.94). Une telle expression soutient l’idée d’une distinction entre métadimension et dimension parce qu’elle s’appuie sur la distinction entre cube architectural/architecturologique. Au contraire, on pourra se demander si ce « cube architecturologique » n’est pas seulement une description architecturologique d’un cube architectural, ce cube étant seulement possible, car dans l’espace de conception (puisque décrit architecturologiquement, c’est une tautologie). Dans ce second cas « cube » réfère toujours à un possible résultat dans l’espace architectural. Cela en accord avec la proposition fondamentale « l’édifice construit est représentation du projet qui l’a précédé » [6].

Une autre interprétation de la métadimension est par ailleurs possible. Celle-ci peut être identifiée lorsque Philippe Boudon discute l’échelle cartographique par le biais de la formule de Swift selon laquelle les éléphants sont, en général, dessinés plus petits, les puces plus grandes (pp.90-91). Il y est justement question de relation entre différentes échelles, car l’échelle cartographique est ici en lien avec une échelle optique (voir la puce) et une échelle économique (ne pas utiliser trop de papier pour dessiner un éléphant). Or on sait que l’échelle cartographique peut être une métaéchelle, au sens où elle a besoin d’une autre échelle pour être embrayée [7]. Avec ces éléments, la notion de métadimension peut maintenant être interprétée sous un nouveau jour. Dans son texte Philippe Boudon parle d’une pertinence de l’échelle cartographique sans préciser sur quel espace elle porte. D’après nous, il ne s’agit pas d’une pertinence de la dimension de l’espace architectural, ni d’une pertinence de l’espace de conception au sens habituel, mais d’une pertinence de ce qui détermine la dimension (le choix de l’outil avec lequel dessiner une puce ou un éléphant ou un espace architectural n’est pas équivalent au choix de la forme de l’espace lui-même). Nous proposons de réserver le terme de métadimension à un tel cas de dimension de dimension [8]. Ce faisant nous levons l’ambigüité du signifiant « méta » et non seulement de celui de « dimension », et nous l’accordons avec le concept de métaéchelle.

Les deux alternatives de conceptualisation peuvent alors être résumées par la matrice suivante :

Louis Vitalis

La conceptualisation 2 permet de nommer un plus grand nombre cas différents, car l’espace architectural peut toujours être nommé avec les expressions qu’emploient les architectes eux-mêmes et qui peuvent être citées lorsque l’on analyse leurs activités. Cela signifierait alors un potentiel explicatif supérieur.

La possibilité de mener une discussion technique est l’intérêt même de la clarification qu’opère Philippe Boudon. Le commentaire proposé ici puisqu’il s’exprime avec les concepts mêmes de l’architecturologie est d’abord l’expression d’une dette envers le travail des chercheurs qui ont construit le langage architecturologique.

 


[1] Philippe Boudon parle plus volontiers de principes.

[2] Fait de déterminer, de découper, une entité.

[3] Des trois, seule la troisième s’accorde au sens architecturologique… du moins au sens de « dimension » tel qui précédait la parution de ce livre.

[4] En accord avec Canguilhem, « en parlant de “concept”, nous entendons, selon l’usage, une dénomination […] et une définition, autrement dit, un nom chargé d’un sens capable de remplir une fonction de discrimination dans l’interprétation de certaines observations ou expériences » Georges Canguilhem, Études d’histoire et de philosophie des sciences concernant les vivants et la vie, Paris, Vrin, 2002, p. 295.

[5] Pour reprendre l’image de Quine, d’une théorie comme tapisserie, il est possible, face à la tapisserie architecturologique, de saisir la question par plusieurs fils et de renouer une cohérence par plusieurs bouts. Willard Van Orman Quine, « Les deux dogmes de l’empirisme », in Pierre Jacob (dir.), De Vienne à Cambridge, Paris, Gallimard, 1980, p. 93‑122.

[6] Philippe Boudon, Sur l’espace architectural. Essai d’épistémologie de l’architecture, 2ème éd., Marseille, Parenthèses, 2003, p. 97.

[7] P. Boudon, P. Deshayes, F. Pousin et F. Schatz, Enseigner la conception architecturale. Cours d’architecturologie, op. cit, p. 189.

[8] Comme cela avait été proposé dans un article concernant justement le calcul : Louis Vitalis, « Une équation pour les utilisateurs du Parc de la Villette de l’OMA », DNArchi, , 2018, p. en ligne. URL : http://dnarchi.fr/analyses/une-equation-pour-les-utilisateurs-du-parc-de-la-villette-de-loma [consulté le 03/06/2018].

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