Le Corbusier, approche psychosociale des conditions de conception de deux maisons

Auteur : Nicolas Depoutot, Architecte, Maître de Conférences.
Doctorant Université de Strasbourg – ED519 – UR7309 Amup // Chercheur associé UMR MAP3495 – CRAI

DOI : en cours d’attribution

[Résumé : Le Corbusier a réalisé en Suisse deux maisons pour ses parents à quelques décennies d’écart. La première à La Chaux-de-Fonds est la première réalisation du futur grand architecte. La seconde sur la rive nord du Léman préfigure plusieurs des 5 points de l’architecture moderne. Ces deux maisons n’ont pas accédé à la même renommée pour de nombreuses raisons, en particulier parce qu’elles résonnent très différemment dans la vie personnelle de leur auteur et de ses habitants. L’étude de ces deux réalisations majeures de Le Corbusier illustre l’influence capitale de l’environnement psycho-social d’un architecte au travail, à prendre en compte dans le cadre d’une étude architecturale au moins autant que d’autres focales, comme la neuro-mécanique de son cerveau.]

[Abstract: Le Corbusier built two houses in Switzerland for his parents a few decades apart. The first in La Chaux-de-Fonds is the first work of the great architect. The second on the north shore of Lake Geneva prefigures several of the 5 points of modern architecture. These two houses have not achieved the same fame for many reasons, especially because they have a very different position in the personal life of their author and its inhabitants. The study of these two major achievements of Le Corbusier illustrates the major influence of the psycho-social environment of an architect at work, to be taken into account in an architectural study at least as much as other focus point like his neuro-mechanics.]

Figure 1 – Vues de La Maison Blanche à La Chaux-de-Fonds et de La Villa Le Lac à Corseaux (photos : ND/FLC/ADAGP/ProLitteris, 2019).

Introduction

Dans une publication sur un site internet de référence, deux spécialistes des questions liant conception architecturale et neurosciences tiennent un raisonnement assez abrupte[1], mettant directement en lien l’écriture architecturale moderniste avec un supposé « trouble génétique du cerveau de Le Corbusier ». Le « père du modernisme » aurait souffert d’une maladie mentale répondant aux « critères diagnostiques des troubles du spectre autistique », et un dysfonctionnement cérébral expliquerait son inclination à la conception d’espaces et de surfaces « simplifiées ».

Il ne s’agit pas ici de contredire une telle théorie[2]. C’est bien le cerveau qui se met en action dans toute action animale, donc aussi pour ce qui est de la conception architecturale. Et les éventuels dysfonctionnements de celui d’un architecte ont fatalement une conséquence sur ce qu’il produit. Mais d’autres déterminants personnels que les connexions synaptiques d’un architecte sont à prendre en compte dans le processus de conception.

Après une évocation du modèle de Bronfenbrenner qui permettra d’aborder l’environnement constituant et agissant de Le Corbusier, cet article s’attache à pointer les éléments biographiques qui ont pu peser sur son travail d’architecte. Dans l’objectif d’être démonstratif, deux maisons ont été choisies comme sujet d’étude. Elles forment en duo un corpus homogène puisque chacune a été faite pour les parents de l’architecte. La Maison Blanche (La Chaux-de-Fonds – 1912) et de la Villa « Le Lac » (Corseaux – 1923) sont deux réalisations à la fois antithétiques et intrinsèquement liées. La traçabilité de ce qui a pu entrer en jeu au cours de leur conception est éloquente. Elles forment ainsi un véritable cas d’école qui met en lumière l’intérêt – et même la nécessité – d’étudier une œuvre architecturale à la lumière de la biographie de son concepteur, autant qu’à travers d’autres approches spécifiques comme le fonctionnement de son cerveau et les éventuels défauts de sa neuro-mécanique. 

Intérêts d’une approche psychosociale

L’importance des questions génétiques et le rôle des connexions cérébrales dans un comportement humain sont indéniables. Mais celui-ci ne doit pas être vu comme le seul résultat d’un processus bio-chimico-mécanique, d’autant plus que l’influence de l’environnement psychosocial sur la structure et la constitution cérébrale a été démontrée. À ce sujet, il y a déjà 20 ans dans une revue de référence, un article[3] annonçait « un rapport possible entre l’inconscient profond et certaines données neuro-psycho-biologiques contemporaines, sur la base d’un cerveau singulier constitué par l’élaboration depuis la petite enfance d’un nombre infini de réseaux de neurones sous l’influence de facteurs divers affectifs, événementiels et environnementaux. ». À ce sujet et beaucoup plus récemment, le psychiatre clinicien Bruno Falissard rappelait sur les ondes[4] qu’on ne peut pas expliquer un sujet pensant rien qu’à partir des sciences cognitives, mais à travers une approche phénoménologique.

Les recherches menées ou coordonnées par Todd Lubart sur la psychologie de la créativité démontrent que le travail créatif met en œuvre des composantes cognitives, conatives, émotionnelles et environnementales[5]. Les aptitudes à la créativité d’un individu sont corrélées à ces composantes liées et interdépendantes. Elles se forment en grande partie en interaction avec ses environnements sociaux et physiques, tous deux eux-mêmes interconnectés. Et la psychanalyse montre comment les environnements des premières années de vie sont particulièrement déterminants dans le développement d’une personnalité.

Les travaux de Urie Bronfenbrenner sont très utiles pour approcher les environnements agissants d’un individu. Ce psychologue américain a établi au début des années 70 une théorie éclairante qui fait référence. Selon lui, le développement psychologique est le résultat d’interactions entre différents types de variables environnementales contenues dans des systèmes emboités et interconnectés, chacun de ces système étant lui-même soumis à des temporalités cadencées de façon variable.

Dans le modèle de Bronfenbrenner, autour de l’ontosystème (la personne avec ses caractéristiques physiques, intellectuelles et émotionnelles) les microsystèmes forment une sorte de noyau. Ce sont les groupes sociaux constitués dans lesquels l’individu est inséré : sa famille, son école, sa communauté religieuse, ses relations de travail… autant de cercles dont chacun hérite ou que chacun se fabrique, par adhésion ou par rejet, au gré notamment de rencontres déterminantes avec des milieux et des personnalités.

Ces microsystèmes sont réunis en ce que Bronfenbrenner appelle le mésosystème sur lequel influent des exosystèmes. Puis mésosystème et exosystèmes s’apréhendent dans leurs interactions en macrosystème[6].

Figure 2- Schématisation du modèle de Bronfenbrenner (schéma : N. Depoutot)

Le modèle de Bronfenbrenner sert d’appui aux recherches qui révèlent les liens opérants entre aptitudes ou disponibilités à la créativité et composantes biographiques d’un individu. Et si les théories de la créativité peuvent pointer pour certains une prédisposition à celle-ci, elle est variable selon les sujets et se trouve elle-même en évolution constante, chacun étant soumis à des expériences de vie déterminantes.

C’est ainsi que les liens puissants entre le travail d’un architecte et sa biographie sont à envisager, comme pour tout auteur ou créateur. Et quand l’architecte et théoricien italien Aldo Rossi dévoile dans un ouvrage de référence des années 70 la part biographique contenue dans son travail et son cheminement professionnel[7], il ouvre une piste trop souvent négligée à celles et ceux qui se penchent sur la mécanique de la conception des architectes.

Les 2 maisons à l’étude

Bâtie sur la pente, aux confins de La Chaux-de-Fonds, La Maison Blanche domine la haute vallée où se déploie cette ville horlogère francophone du Jura suisse.

Ses 14 pièces se répartissent sur 4 niveaux. Le sous-sol semi-enterré est dédié principalement à l’atelier du père de famille. Les combles accessibles où une chambre est aménagée, servent principalement de grenier. Entre ces deux niveaux, se trouve d’abord l’étage des espaces nobles avec leurs dépendances. Dans l’axe, la séquence entrée – séjour – salle à manger communique directement et de plain-pied avec un jardin en terrasse appelé pièce d’été par son architecte. Le niveau au-dessus est celui des chambres et d’un grand bureau-atelier. Sur la façade sud, la chambre des parents est en lien avec la salle de bains d’un côté et une loggia fermée de l’autre.

Figure 3 – Plans de la Maison Blanche (dessins : N. Depoutot)

La Maison Blanche a été projetée par Charles-Édouard Jeanneret pour ses parents, juste au retour d’un long voyage mené à travers l’Europe en 1911. Voyager, se mettre face aux traces de l’histoire et aux réalisations de son temps fait partie intégrante de la formation classique d’un architecte. Mais en dehors des voyages qu’il a multipliés, la formation du futur Le Corbusier n’a rien de classique[8].

Charles L’Eplattenier, influent professeur de l’École d’arts de La Chaux-de-Fonds, trouve chez Charles-Édouard Jeanneret des aptitudes peu courantes et l’extrait de sa trajectoire professionnelle de graveur de boitiers de montres. Charles-Édouard bénéficie alors d’une pédagogie basée sur l’observation de la nature, dans une grande ouverture multidisciplinaire. L’Eplattenier souhaite former des architectes, surpassant ainsi les objectifs d’application horlogère de son école. Cet enseignant antiacadémique immerge ses meilleurs élèves dans le projet, à travers des travaux pratiques grandeur nature. En 1906, avec quelques condisciples, Charles-Édouard a eu ainsi conçu les espaces et réalisé de nombreux éléments décoratifs de la Villa Fallet, du nom de son commanditaire.

Figure 4 – La Maison Blanche à La Chaux-de-Fonds (dessin : N.Depoutot)

 

Fort de cette expérience, le jeune Jeanneret réalisera l’année suivante d’autres plans pour deux maisons, depuis Vienne où il séjourne plusieurs mois. La construction de ces projets, les villas Jacquemet et Strozer, sera dirigée par un proche de l’Eplattenier, l’architecte René Chapallaz. Quand les parents Jeanneret passent commande d’une maison à leur fils, celui-ci bénéficie donc d’une certaine expérience, même s’il s’agit de son premier travail d’architecte mené pleinement en son seul nom.

La conception de Maison Blanche démarre alors que Charles-Édouard est avec un ami, en plein Voyage d’Orient, mythique périple initiatique menant jusqu’à Constantinople et réalisé sur injonction de L’Eplattenier. Il passe ses idées au crible de ce qu’il voit et il passe ce qu’il voit au crible de ses idées. La Maison Blanche agrège de nombreuses références et citations d’ouvrages bâtis et de lieux visités. Elle condense un savoir acquis et des observations rigoureuses, fruits d’études faites in situ, en chemin comme au cours d’un stage préalablement effectué à Berlin auprès de Peter Behrens en 1910. De nombreux détails constructifs, éléments d’ornementation ou dispositifs spatiaux de la Maison Blanche sont traçables, comme en témoigne l’étude de ses carnets de voyage et de ses photographies[9].

À Munich, au démarrage de son Voyage d’Orient, Charles-Édouard rencontre William Ritter sur les conseils de L’Eplattenier. Il se lie alors d’une grande amitié avec cet intellectuel critique d’art et féru d’architecture, issu d’une famille neuchâteloise. Ritter va piloter à distance son jeune compatriote, en l’aiguillant vers ce qu’il lui semblait indispensable de voir[10]. Au moment de la construction de la maison de ses parents, Jeanneret informe régulièrement et très fièrement Ritter de l’avancement du projet et surtout de l’application des trouvailles faites en voyage, souvent à partir de ses indications.

La Maison Blanche a mis à mal les ressources et les économies des parents Jeanneret. Sa construction a été dispendieuse et son entretien se révèle très coûteux compte-tenu de sa taille, de son éloignement de la ville, mais aussi d’un dispositif de chauffage innovant mais inadapté. En pleine crise économique liée à la première guerre mondiale, les mutations de l’industrie horlogère précipitent la retraite de Georges-Édouard. De ses deux fils, aucun ne compte s’établir dans la maison, contrairement à ce qui aurait pu rétroactivement justifier sa taille.

La famille Jeanneret va alors vivre un moment très douloureux : la Maison Blanche doit être vendue à perte sept ans après sa construction[11]. Pour Charles-Édouard, c’est une atteinte à son génie. Il va alors prendre comme un devoir de construire une nouvelle maison pour ses parents, aussi savante que la Maison Blanche, mais cette fois en lien avec leur mode de vie et leurs ressources.

En 1917, deux ans avant la vente précipitée de la maison de ses parents, Charles-Édouard Jeanneret quitte sa ville natale, malgré une notoriété naissante. Il s’installe à Paris où il se lie d’amitié avec Amédée Ozenfant, un peintre qui mène des activités parallèles variées. Tous deux partagent une soif de visibilité et de reconnaissance. Ils les obtiennent dans le milieu de l’art, à travers leur manifeste du Purisme, édité en 1918 à l’occasion d’une exposition de peinture commune, mais plus encore avec la revue L’Esprit Nouveau qu’ils fondent avec Paul Dermée, écrivain belge introduit dans le milieu des avant-gardes. En 1920, dans le premier numéro de L’EN, les 2 amis multiplient la rédaction d’articles sous différents pseudonymes. Parmi ceux-ci, Charles-Édouard endosse celui de Le Corbusier, déformation du patronyme d’un aïeul. Il développe alors ses théories architecturales et urbaines sous cette identité dans l’ambition de les mettre en œuvre et reprend une activité d’architecte en 1922, en association avec Pierre Jeanneret, un cousin genevois plus jeune de 9 ans.

La Villa « Le Lac » compte parmi les premières réalisations du duo. L’édifice est beaucoup plus modeste dans ses moyens et ses effets que les villas projetées à la même époque par les 2 cousins[12]. Dans une nécessaire économie de moyens, Le Corbusier expérimente sur les bords du Léman un espace inventif, résolument moderniste. Le projet préfigure l’expression de plusieurs des 5 points de l’architecture moderne théorisés en 1927.

Figure 5 – Villa « Le Lac » à Corseaux (dessin N.Depoutot)

 Alors que la Maison Blanche, une des plus hautes de La Chaux-de-Fonds, s’impose au paysage et à ses voisines, la Villa « Le Lac » apparaît furtivement sur les rives du Léman. Cette maison au vocabulaire architectural réduit est posée à l’horizontale, entre la voie qui longe le lac et sa rive. Cette « boîte allongée sur le sol »[13], est constituée d’un espace principal qui articule tous les lieux d’usage courant, en lien direct avec un jardin.

Une curieuse adjonction a été faite à la maison en 1931 : un volume monté sur pilotis vient s’intercaler entre le bâti et le mur alors édifié côté route pour se protéger des nuisances. Cette petite chambre accessible d’un escalier extérieur, est équipée très sobrement de lits superposés et d’une simple table de travail posée sur une sorte de podium.

Figure 6 – Plan de la Villa« Le Lac » (dessin : N.Depoutot)

 

 

Des œuvres liées

Pour Le Corbusier, la Maison Blanche et la Villa « Le Lac » comptent de façon très différente dans son œuvre, ainsi que leurs destinées éditoriales en témoigne. La Maison Blanche est absente de toute publication éditée du temps de Le Corbusier et en particulier des 8 volumes de son œuvre complète[14]. On trouve pourtant dans cet édifice les prémices de recherches menées tout au long de sa carrière, en particulier sur les proportions et l’ordre juste qui seraient un héritage de l’architecture antique ou classique. Au contraire, la Villa « Le Lac » a été largement promue par son auteur, notamment à travers le petit livre titré Une petite maison[15]. Le Corbusier a aussi régulièrement envoyé à Corseaux de nombreuses personnes pour visiter la première « machine à habiter », témoin de son travail et de son écriture.

Les parents de Le Corbusier sont les commanditaires de ces 2 maisons. Georges-Édouard, le père est émailleur de cadrans de montres indépendant, prenant ainsi sa place dans la division du travail horloger tel qu’il se pratiquait à La Chaux-de-Fonds. Il est d’une famille de La Chaux-de-Fonds où le patronyme Jeanneret est très partagé, c’est un Jeanneret-Gris. Son épouse Marie-Charlotte, née Perret, est d’un village d’une vallée voisine. Elle est musicienne, pianiste de salon. Albert, le premier fils du couple, est né un an avant Charles-Édouard qui sera le dernier Jeanneret de cette branche familiale. Les situations personnelles et professionnelles des deux frères ne sont pas totalement établies au moment de la construction de la Maison Blanche. Ils y ont cohabité par intermittences avec leurs parents, parfois ensemble. En 1923, Albert et Charles-Édouard étaient parisiens, ainsi la Villa « Le Lac » a été conçue comme le lieu d’habitation de leurs seuls parents.

Ces 2 maisons si dissemblables sont rapprochées par l’identité commune de leur architecte et de leurs commanditaires, mais aussi par leurs histoires successives. Elles sont aussi fortement apparentées dans le rapport qu’elles entretiennent au lieu et au paysage. Dans les 2 situations, les vues sont recherchées et quelques cadrages imposés magnifient un extérieur proche ou lointain qui se trouve alors comme scénographié. Les 2 maisons bénéficient d’un lieu extérieur plat et cerné, directement accessible de l’espace de séjour. Dans chacun, un espace déterminé est dédié à la contemplation : sous une sorte de gloriette à La Chaux-de-Fonds, à l’ombre d’un paulownia et derrière un pan de mur maçonné mais judicieusement percé à Corseaux.

Le Corbusier a baptisé la Villa « Le Lac » de l’affectueux nom de petite maison. Dans une certaine ironie rétroactive, c’est ce que promettait d’être la Maison Blanche dans les premiers échanges à son sujet, entre le fils-concepteur et ses parents-commanditaires[16]. Mais il n’y a pas que leurs formes et leurs volumétries qui opposent ces 2 maisons. Le Corbusier a revendiqué avoir dessiné le plan de la Villa « Le Lac » avant d’en trouver l’emplacement, écrivant même que le plan est entré sur le terrain « comme une main dans un gant »[17]. La recherche du site a été longue et, même s’il dit vrai, le plan a pu être transformé une fois le terrain de Corseaux trouvé, tant maison et site semblent effectivement indissociables. La Maison Blanche a été conçue de façon plus conventionnelle. Son implantation est liée aux caractéristiques et aux potentiels d’un site en pente déjà exploré au moment des études faites pour la villa Fallet et ses voisines, les Villas Jacquemet et Strozer. Pour un architecte en quête de reconnaissance et n’exprimant aucun doute sur ses capacités, il était intéressant de pouvoir s’imposer à ces maisons qui ne lui sont pas pleinement attribuées. De plus, la Maison Blanche toisait aussi les villas voisines habitées par Charles l’Eplattenier pour l’une et par William Aubert, alors directeur de l’École d’art, pour l’autre.

Ce dont ces maisons témoignent et ce qu’elles fabriquent

Charles L’Eplattenier a eu une grande influence sur le jeune Jeanneret, à un moment où il est possible d’imaginer que celui-ci se posait beaucoup de questions existentielles. Le maître a fait lire à son élève des ouvrages où se croisent ésotérisme et écriture artistique, dans une forme d’idéalisme philosophique[18]. Parmi ceux-ci, Charles-Édouard a été particulièrement touché par Henri Provensal. Selon cet architecte-sculpteur parisien, les personnes qui possèdent la faculté d’inventer sont peu nombreuses et forment une race à part, qualitativement supérieure au reste de l’humanité. Encouragé tacitement par L’Eplattenier, Jeanneret pense sans doute qu’il est de ceux-ci. La Maison Blanche est la première véritable occasion de le montrer et il surpasse sans scrupules une commande que son père qualifiait de « maisonnette » au démarrage du projet[19].

Au moment de la conception de la Villa « Le Lac » au début des années 20, Charles-Édouard est devenu Le Corbusier, un architecte-théoricien suivi et reconnu qui développe une écriture marquée par une forme de rigueur. Pour celle-ci, il a grandi à bonne école. La Chaux-de-Fonds est une ville « austère et rude » pour plusieurs raisons, à commencer par sa géographie. Dans cet endroit isolé du Jura, les hivers sont longs et rigoureux. Encore à notre époque, il y gèle 150 jours par an. La ville a été ravagée par un incendie en 1794, puis reconstruite selon un strict plan orthogonal, avec interdiction de tout décor susceptible de brûler. Mais cette région de Suisse a aussi été un haut lieu de rigorisme religieux. C’est en effet à partir de Neuchâtel et dans tout le canton dont dépend La Chaux-de-Fonds, que Guillaume Farel a œuvré au XVI° siècle pour un christianisme réformé, ascétique et contrôlé. Farel était très proche de Calvin qu’il avait souvent devancé en Suisse, en particulier à Genève où il l’a convaincu de s’établir et d’où ils ont été chassés ensemble pour excès d’ascèse.

La religion est autant présente dans la famille Jeanneret-Gris que dans son environnement. Dans une dédicace[20], Le Corbusier qualifie sa mère de « femme de courage et de foi ». Même si ce qu’il déclare à ce sujet n’est jamais prouvé, il tient aussi régulièrement à rappeler ses racines albigeoises, c’est à dire cathares. Ses ancêtres auraient émigré dans le Jura suisse au moment de l’exode huguenot[21], ce n’est qui pas anodin : Le Corbusier rattache en particulier à ses racines protestantes son abnégation et son goût pour le travail. Il est tentant d’ajouter à cela son inclination au martyre.

Le Corbusier démontre une forte imprégnation Réformée, dans certaines de ses pratiques ou attitudes. Les dépouilles de ses proches perdent notamment à ses yeux toute sacralité, ce dont témoignent les dessin saisissants faits des cadavres de son père et de son épouse à peine décédés. Le travail de Le Corbusier pour l’Armée du Salut[22] et les convergences idéologiques entre les salutistes et la pensée corbuséenne[23] sont d’autres témoignages d’une religiosité acquise dans le creuset familial. Enfin, le lien direct que l’on peut faire entre sa devise « Pleines mains j’ai reçu, pleines mains je donne », et le verset biblique de l’Évangile de Mathieu « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement (M 10-8) » en est manifestement un indice supplémentaire[24].

La véritable débauche d’espaces et le luxe de détails précieux contenus dans la Maison Blanche semblent loin des valeurs de la famille Jeanneret. En plus d’avoir dilapidé les ressources de ses parents, cette maison ostentatoire leur conférait un statut très en décalage avec ce qu’ils incarnaient. En cela la modestie autant que la discrétion de la Villa « Le Lac » semblent bien plus adaptées.

L’histoire croisée de ces 2 maisons révèle et induit une structure familiale aux interrelations complexes et parfois toxiques. Georges-Édouard a beaucoup souffert de sa prise de retraite prématurée. La mauvaise affaire immobilière de la revente de la Maison Blanche, mais aussi l’éloignement forcé de son milieu, avec un emménagement dans la Villa « Le Lac » à plusieurs centaines de kilomètres de La Chaux-de-Fonds, le précipitent dans un sévère état dépressif. Il développe une maladie viscérale qui l’emporte dès 1926.

Georges-Édouard avait très vite senti que le projet de la Maison Blanche lui échappait. De son côté, Marie-Charlotte a reproché à son fils les défauts et malfaçons de la Villa « Le Lac », sans cesse et jusqu’à la fin de sa vie. Bien que devenu un des architectes les plus en vue de son temps, Le Corbusier a consacré beaucoup d’énergie à chercher à convaincre sa maman de la valeur architecturale de la maison qu’elle habite. Ce n’est sûrement pas sans arrières pensées à ce sujet qu’il lui envoie de nombreux et illustres visiteurs.

Pour Nicholas Fox-Weber[25], Marie-Charlotte Jeanneret est une « jurassienne revêche » que l’on pourrait aussi qualifier de « mère abusive ». Albert, son fils aîné ostensiblement préféré est son Sonntags-kind, ainsi qu’elle l’écrit dans un courrier adressé à Charles-Édouard[26]. Cette expression se traduit par enfant prodige, ce qui n’a pas dû manquer d’exacerber la jalousie et le ressentiment du cadet pour son ainé. Destiné par sa mère à une carrière musicale, Albert n’a pas accédé à la reconnaissance professionnelle, malgré une formation acquise auprès d’illustres musiciens en France ou en Allemagne. Des douleurs physiques et psychiques difficiles à dissocier l’ont beaucoup handicapé et c’est son cadet qui accède à la renommée, contre toute attente familiale.

Au démarrage de sa vie d’adulte, Albert s’est mis dans le sillage de son cadet Charles-Édouard qui a hérité des prénoms de ses parents, bien curieusement et contrairement aux usages. Ainsi, Albert s’établit aussi à Paris. Il vit plusieurs années dans la maison mitoyenne de la Villa La Roche, construction financée par sa femme, une riche héritière suédoise dont la sœur architecte a travaillé à l’agence de Le Corbusier. En 1940, Albert abandonne la capitale et s’extrait de sa vie de famille recomposée, pour se réfugier auprès de sa maman dans l’espace réduit et très ouvert de la Villa « Le Lac ». Là, l’incontournable promiscuité resserre encore des liens déjà excessifs, même si le Sonntags-kind profitera de la chambre ajoutée en 1931 que n’évoque aucun écrit de Le Corbusier et notoirement pas Une petite maison.

Dans l’abondante correspondance familiale, entre autres surnoms, Charles-Édouard appelle son frère ‘le Prince de Galles’. Dans un courrier, il écrit à sa mère au sujet des problèmes de construction de la Villa « Le Lac » dont elle se plaint régulièrement : « Ce qui me fait un peu râler, c’est que dans toutes ces affaires, et de A jusqu’à Z, c’est moi qui reçois les tuiles et c’est Albert qui est traité de chic type. » Tout en dénégation, il ajoute : « Crois bien que je ne suis point jaloux, bien loin de là. » [27] Albert a survécu au décès de sa mère puis à celui de son frère. Dernier vivant d’une famille sans descendance, il a terminé sa vie à Vevey. Il utilisait alors la maison de Corseaux comme d’un studio pour des expériences musicales proches du bruitisme, faites avec des enfants, à l’aide d’instruments expérimentaux[28].

En conclusion

Comme pour les apprentissages scolaires et ainsi que cela a pu être théorisé et mis en œuvre[29], les neurosciences peuvent sans aucun doute aider à comprendre, donc à améliorer le processus de conception des architectes. Mais les constituants psycho-sociaux qui interagissent, qui fabriquent et qui font évoluer une personnalité de concepteur restent déterminants. Ils influent notoirement sur sa façon d’appréhender, de développer et de répondre aux questions qu’il retient de celles qui lui sont posées, ou de celles qu’il se pose au moment du projet.

Charles-Édouard Jeanneret a mis tout son savoir, ses acquis et ses ambitions dans le projet et la réalisation de la Maison Blanche à La Chaux-de-Fonds, dans une tentative de se distinguer dès sa première œuvre. En retour il reçoit la frustration de ses parents qui ne peuvent pas vivre une maison aux standards décalés et particulièrement coûteuse à habiter. Mieux calibrée pour un couple ascète et peu fortuné, la Villa « Le Lac » se présente quelques années plus tard comme l’antithèse de cette première maison. Mais elle incarne une histoire familiale assez tragique : le père de famille y meurt prématurément et elle devient le cadre d’une cohabitation quasi névrotique entre une mère et son fils préféré. L’ambition de cet article est bien d’expliciter l’importance de l’environnement agissant de Le Corbusier dans le cas de ces maisons, mais aussi d’aborder la rétroaction entre les lieux créés et cet environnement aux croisements et ramifications complexes.

Au moment des projets pour ses parents, Le Corbusier s’est trouvé dans des interactions opérantes avec plusieurs milieux gigognes, suivant le modèle de Bronfenbrenner. Au plus proche de son individualité émergent 2 microsystèmes qui s’agrègent en un mésosystème. Le premier de ces microsystème, d’ordre familial, est lui-même ramifié entre les relations que Charles-Édouard développe avec son père, sa mère et son frère Albert. Le second microsystème est lié aux relations de formation entretenues avec ses mentors Charles L’Eplattenier d’une part, William Ritter d’autre part, mais aussi avec Amédée Ozenfant. À travers son histoire, sa géographie et son économie, La Chaux-de-Fonds constitue un premier exosystème qui a beaucoup compté. Paris en est un autre, entrevisible dans cet article.

Ainsi qu’a pu le dire Jean-Claude Ameisen [30], fameux conteur médical radiophonique, « la cartographie précise du million de milliards de connexions nerveuses dans notre cerveau n’est pas écrite en tant que tel dans nos gènes, mais elle émerge progressivement des interactions de nos cellules nerveuses au cours de notre développement et de notre petite enfance. (…). Souvent l’extérieur compte autant que l’intérieur, l’environnement autant que les gènes, l’acquis autant que l’inné. Et dans l’espèce humaine la culture autant que la nature. » Cela semble donner un sens profond au conseil éclairant de Luis Barragàn, autre monstre sacré de l’architecture du XX° siècle qui relie clairement ce qu’il est à ce qu’il réalise quand il déclare : « ne regardez pas ce que j’ai fait, voyez ce que j’ai vu. » [31]

 

Bibliographie

Ouvrages généralistes :

AVRANE Patrick, Maisons, quand l’inconscient habite les lieux, PUF 2020

LUBBART Todd, MOUCHIROUD Christophe, TORDJMAN Sylvie, ZENASNI Franck, Psychologie de la créativité, Armand Colin 2015

ROSSI Aldo, Autobiographie Scientifique, Éditions Parenthèses 1981 (réédition 2010)

Ouvrages sur Le Corbusier et tout ou partie de son œuvre :

CHASLIN François, Le Corbusier, Éditions du Seuil 2015

FOX-WEBER Nicholas, C’était Le Corbusier, éditions Fayard 2009

OELEK Sambal, L’enfance d’un architecte, Le Corbusier, Éditions du Linteau, 2008

SCHUBERT Leo, La villa Jeanneret-Perret di Le Corbusier. 1912. La prima opera autonoma, Marsilio 2006

TURNER Paul Venable, La formation de Le Corbusier, Idéalisme & Mouvement moderne, Édition Macula 1987

Col., Le Corbusier – la Suisse – les Suisses, Éditions de La Villette / Fondation Le Corbusier. 2006

Écrits de Le Corbusier :

BAUDOUÏ Rémi, DERCELLES Arnaud (pres.), Le Corbusier, correspondances (tomes I, II, III), InFolio 2011, 2013, 2016

LE CORBUSIER, Une petite maison, Éditions Girsberger 1954 (dernière édition Birkhäuser 2020)

www.villalelac.ch/

www.maisonblanche.ch/


[1] SUSSMAN Ann, CHEN Katie, The mental disorders that gave us modern architecture, en ligne disponible sur https://commonedge.org/the-mental-disorders-that-gave-us-modern-architecture/ (page consultée le 27 juin 2021).

[2] Bien entendu, le formatage de tels articles en ligne peut rendre difficile une expression en nuances.

[3] LECHEVALIER Bernard, Inconscient et neurone, in Science & Avenir « les thématiques » L’hypothèse de l’inconscient – N°127 Juillet/Août 2001.

[4] ALBERGANTI Michel (prod.), GOUYON Pierre Henri, PASQUINELLI Elena, FALISSARD Bruno, BESNIER Jean-Michel, Notre cerveau est-il moins extraordinaire que nous le croyons ? Science publique // France Culture, 26 08 2016.

[5] LUBBART Todd, MOUCHIROUD Christophe, TORDJMAN Sylvie, ZENASNI Franck, Psychologie de la créativité, Armand Colin 2015.

[6] L’ouvrage majeur de Uri Bronfenbrenner The ecology of Human Development n’a jamais été traduit en français mais de nombreuses références sont, insérées dans divers articles ou ouvrages, par exemple EL HAGE Fadi, REYNAUD Christian, L’approche écologique dans les théories de l’apprentissage : une perspective de recherche concernant le « sujet-apprenant », Éducation et socialisation – les cahiers du CERFEE, les éducations à…, N°36 – 2014, disponible en ligne  https://doi.org/10.4000/edso.1048 (consulté le 26 juin 2021).

[7] ROSSI Aldo, Autobiographie Scientifique, Éditions Parenthèses 1981 (réédition 2010).

[8] Le Corbusier n’est pas vraiment autodidacte, contrairement à la légende largement entretenue par lui-même.

[9] Cela a été notoirement démontré dans l’ouvrage de référence sur la Maison Blanche écrit en italien par SCHUBERT Leo, La villa Jeanneret-Perret di Le Corbusier. 1912. La prima opera autonoma, Marsilio 2006.

[10] William Ritter se faisait envoyer régulièrement de véritables rapports de visite et certains de ces textes ont servis pour Le Voyage d’Orient, une des derniers ouvrages de Le Corbusier (Les Éditions Forces Vives, Paris, 1966).

[11] Les conditions rocambolesques de la vente d’abord conclue avec un escroc, sont relatées dans l’ouvrage de Léo Schubert.

[12] Il s’agit en particulier de la Villa Besnus à Vaucresson (1922), de Ia Villa Lipchitz-Miestchaninoff, Boulogne-sur-Seine (1923), des Maisons LaRoche et Jeanneret, Paris (1923-1925).

[13] LE CORBUSIER, Une petite maison, Éditions Girsberger 1954 (dernière édition Birkhäuser 2020), page 10.

[14] L’œuvre complète a été éditée en 8 volumes entre 1929 et 1970, sous le contrôle direct de Le Corbusier jusqu’à sa mort en 1965 (Éditions Gisberger).

[15] Ouvrage recensé dans une note précédente.

[16] Dans une lettre adressée à ses parents, datée du 1 janvier 1911, Charles-Édouard parle d’un rêve de « petite maison sur le terrain derrière chez Aubert ». Dans des courriers des 6 juin et 22 oct. 1911, il sera fait état en famille de ce projet d’une « petite maison ». Tous les courriers entre Le Corbusier et sa famille ont été transcrits dans BAUDOUÏ Rémi, DERCELLES Arnaud (pres.), Le Corbusier, correspondances (tomes I, II, III), InFolio 2011, 2013, 2016.

[17] Une petite maison, page 9, ouvrage recensé dans une note précédente.

[18] Il s’agit d’une des thèses très convaincantes contenue l’ouvrage de référence écrit sur la formation de Le Corbusier par TURNER Paul Venable, La formation de Le Corbusier, Idéalisme & Mouvement moderne, Édition Macula 1987.

[19] Des extraits d’un article qui cite le journal de Georges-Édouard sont repris dans l’ouvrage de Leo Schubert précédemment cité (BÉGUELIN Sylvie, Chronique de la Villa Blanche d’après le journal de Georges-Édouard Jeanneret-Perret in « Revue Historique Neuchâteloise », 1998).

[20] LE CORBUSIER, Quand les cathédrales étaient blanches, voyage au pays des timides, première édition Plon en 1937.

[21] La biographie publiée dans le huitième volume de L’œuvre complète fait état de telles origines.

[22] Le Corbusier est l’architecte de la Cité de Refuge à Paris (1929), mais aussi de la péniche Louise Catherine (1929), asile flottant sur la Seine.

[23] Voir à ce sujet l’article rédigé par RAGOT Gilles, Le Corbusier et l’Armée du Salut : la rencontre de deux charismes, in La Cité de Refuge, Le Corbusier et Pierre Jeanneret, l’usine à guérir, Éditions du Patrimoine.

[24] L’ascétisme de Le Corbusier s’exprimera notoirement dans le cabanon construit à Roquebrune Cap-Martin (1953).

[25] FOX-WEBER Nicholas, C’était Le Corbusier, éditions Fayard 2009

[26] Lettre du 22 octobre 1911.

[27] Lettre de juillet 1931.

[28] À ce sujet, un court reportage intitulé Leçon de musique est visible en ligne sur le site internet de la Radio-Télévision suisse.

[29] En France, il s’agit en particulier des expériences et théories de Stanislas Dehaene et Céline Alvarez.

[30] HUMBERT Christophe (réal.) AMEISEN Jean-Claude, Une hérédité des caractères acquis ? Sur les épaules de Darwin // France Inter, 13 septembre 2014.

[31] Cette citation est extraite de PAULY Danièle, Barragàn L’espace et l’ombre, le mur et la couleur, Birkhäuser 2002.

Submit your comment

Please enter your name

Your name is required

Please enter a valid email address

An email address is required

Please enter your message

Licence Creative Commons
Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage à l'Identique 2.0 France.
Designed by WPSHOWER
Powered by WordPress
ISSN : 2647-8447