Compte-rendu Le Laboratoire _ Expérience #13

Auteur: Anne Sophie Delaveau

Vue générale de l’installation

Est exposée jusqu’au 9 janvier 2012 au Laboratoire une installation de Ciro Najle intitulée cummulus. Cette œuvre se fait l’écho d’une expérience singulière menée depuis 2007 dans le désert d’Atacama (Chili) : une équipe composée de scientifiques et d’architectes ont mis en place des filets pour recueillir de l’eau en tirant partie de l’humidité du brouillard.

Pour attirer l’attention du public sur ce travail, l’architecte Ciro Najle a créé cummulus, vision métaphorique d’un nuage. Le développement du modèle fait appel au numérique, permettant au concepteur d’explorer directement la géométrie de l’objet. A contrario, sa fabrication repose sur le choix d’une technique artisanale et ancestrale, le crochet, offrant plusieurs avantages : facilité à créer des surfaces hyperboliques, de façon à rendre l’aspect « fractal » du nuage, facilité à faire varier la courbure par le nombre de subdivisions par maille, artisanat répandu et facile à maîtriser [­1]. Le passage du modèle numérique au modèle physique s’est fait par l’intermédiaire d’un « langage tricot », une grille dont les cases sont plus ou moins noircies suivant le nombre de nœuds. Pour réaliser l’œuvre longue de plusieurs mètres, le concepteur a divisé la surface en autant de modules crochetés séparément et réunis à la fin par couture. Le crochet quitte ainsi le domaine du DYI pour ceux de l’art contemporain et de la science ! Le fil utilisé renvoie en outre aux filets en textile utilisés dans le désert.

Quelques étapes du travail sont présentées dans la médiathèque du Laboratoire : échantillons réalisés pour tester le maillage, captures d’écrans du travail de modélisation. Le résultat, consistant en une grande pièce crochetée suspendue, se déploie dans l’espace d’exposition : de loin, l’installation paraît moutonneuse et légère. En se plaçant sous l’œuvre, c’est le sentiment d’oppression qui domine.

Détail du crochetage

La très riche interview de Ciro Najle [2] et les explications données par les médiateurs du Laboratoire éclairent quelques uns des aspects de l’œuvre : lien entre l’œuvre artistique et l’expérience scientifique, pertinence et mise en œuvre de la technique du crochet, indications sur la géométrie de l’objet (surface hyperbolique, fractale…) etc.

En revanche, très peu de détails sont donnés sur la conception et sur les interactions entre conception et fabrication, étapes du travail qui me semblent fondamentales pour saisir l’ampleur du travail de l’artiste. En outre, une imprécision demeure au sujet de la technique de conception mise en œuvre : selon les médiateurs, le concepteur aurait développé et utilisé son propre logiciel de modélisation paramétrique, aiguisant de facto ma curiosité. Hélas, le médiateur n’en savait pas plus que le discours récité et ne pouvait me renseigner. La question me paraît d’autant plus importante qu’il me semble qu’il s’agisse en fait de modélisation algorithmique, à en juger les captures d’écran exposées. Celles-ci laissent plutôt penser que j’ai affaire à de la programmation en langage lisp dans le logiciel AutoCAD [3].

Cela dit, quelque soit le type de modélisation employé, il semble pertinent de chercher à en savoir plus sur la conception de l’objet en tant que processus. On peut par exemple se demander à quel moment la question de la fabrication a été posée. Si le choix de la technique du crochet est intervenu de façon précoce, il a très certainement cadré la programmation, en permettant d’intégrer rapidement des paramètres spécifiques (nombre de subdivisions à chaque nœud, etc.). A contrario, si le choix a été tardif, il serait intéressant de savoir comment les concepteurs ont intégré « après coup » dans le modèle les conditions imposées par la technique du crochet.

Au final, on ressort du Laboratoire et de la lecture de l’interview à moitié satisfait : le crochet est réhabilité à la modernité, mais on reste un peu sur sa faim quant à la « cuisine » de l’architecte. À quand une exposition dédiée davantage au questionnement du processus de conception plutôt qu’à la mise en scène d’un résultat ?

 ***

Parallèlement à cette installation sont présentés au public deux prototypes issus d’un workshop ayant pour thème l’eau (transport, traitement, consommation, etc.) [4].

Les deux prototypes réalisés par les étudiants diffèrent de par leur fonction et le public qui leur est dédié : l’outre est dévolue au transport et au traitement de l’eau, via un filtre à charbon utilisable un millier de fois, tandis que le petit tuyau, branché sur un robinet, responsabilise le citoyen lambda quant à sa consommation d’eau en l’invitant à ajuster le débit du jet. La simplicité d’usage des objets, leur praticité (l’outre repliée prend très peu de place, le tuyau est adaptable sur tous les robinets), leur longévité et leur faible coût de production apparent sont autant d’arguments en leur faveur.

David Edwards, fondateur du Laboratoire, et le designer Mathieu Lehanneur exposent également leur proposition commune sur la thématique du transport de l’eau. À la différence des travaux de étudiants, le « Cellbag » est déjà commercialisé ; il est d’ailleurs vendu dans la boutique attenante au Laboratoire, le LabStore. Le sac « Cellbag » m’a paru nettement moins convaincant que les deux prototypes des étudiants ; le système poche en plastique + accordéon, servant respectivement à contenir et transporter l’eau, me semble redondant et peu pratique à entretenir. De plus la poche dédiée au pique-nique est vraiment sous-dimensionnée. Ma gourde et mon furoshiki [5] ne seront pas remisés au placard de sitôt !

Notes

[1] La réalisation au crochet a en effet été réalisé par des femmes de Merlo, arrondissement de Buenos Aires.

[2] Interview disponible sur le blog et le dépliant accompagnant l’exposition, et dans le dossier de presse du Laboratoire.

[3] Ce logiciel propose sa propre version de ce langage, appelée AutoLisp.

[4] Les étudiants ont pris part au programme créatif international d’ArtScience Labs, réseau de laboratoires de recherches appliquées en art et en science, fondé par David Edwards en 2007, auquel Le Laboratoire appartient. Source ArtScience Labs

[5] Le furoshiki est une technique traditionnelle japonaise pour emballer et transporter les objets du quotidien. Source Wikipedia

Informations pratiques

Exposition du 7 octobre 2011 au 9 janvier 2012

Le Laboratoire / 4, Rue du Bouloi
 / 75001 Paris

www.lelaboratoire.org

Crédits iconographiques : Rodrigo Velasco

Pour citer cet article

Delaveau Anne Sophie DNArchi (22/12/11)

<http://dnarchi.fr/culturenumerique/compte-rendu-le-laboratoire-_-experience-13>

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Image de fond: Taichi SUNAYAMA www.whiteweekendkites.com